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by Jean-Cédric Michel

L’ineptie de la participation des banques suisses au programme américain – et si Raoul Weil était acquitté ?

 

Délirons un peu – cela fait du bien – et retour en arrière. UBS a payé $ 780 millions en 2009 pour obtenir un Deferred Prosecution Agreement. Une des bases fondamentales de cette capitulation était qu’UBS avait déployé une activité illicite sur sol américain, ayant aidé des contribuables américains à frauder leur fisc. Cet aspect juridictionnel était essentiel. Depuis, Wegelin a fait pire et même pis-que-pendre, est allé à Canossa – mais s’ils avaient su qu’ils ne paieraient « que » 60 millions, soit 5% de la masse admise de clients américains de 1,2 milliards, ils n’auraient probablement pas vendu leur banque en catastrophe. Et depuis, CS a payé 2,8 milliards dans le cadre d’un guilty plea pour les mêmes raisons. Les autres banques, en bloc ou isolément, ont pour l’essentiel surréagi de manière absurde. Elles ont d’abord demandé au gouvernement suisse de les défendre en bloc. Elles ont placé ainsi sur le terrain politique et diplomatique un sujet qui ne relevait que du droit et de leur situation individuelle. Après que cela n’eut marché, elles ont souscrit au « programme » mis en place par le DoJ américain pour « régler » le passé. Tellement obnubilées par la peur irraisonnée des américains, et par l’idée de trouver à tout prix une solution consensuelle et institutionnelle « à la Suisse » garantissant l’impunité pénale, elles se sont jetées sur ce programme sans réfléchir et mal conseillées. Or accepter de participer à ce programme est une ineptie, et telle qu’il n’y a guère que des banquiers suisses pour l’avoir accepté, non sans continuer de bringuer (bien à tort) contre Mme Widmer-Schlumpf et les « méchants » américains. [...] Lire la suite

Justice et finance : L’indigente Cour d’Appel du Luxembourg dans l’affaire Madoff

La justice a plusieurs visages. De l’ancien visage régalien, dur, rigide, hautain, détenteur de la puissance concession du Prince au peuple, à celui aujourd’hui de service public, de prestation de l’Etat de droit au citoyen-justiciable-contribuable, à qui elle doit diligence et indépendance. Indépendance pour s’abstraire de la connivence naturelle entre ceux qui détiennent le pouvoir, c’est-à-dire avec les puissants et les deux autres pouvoirs. Sans indépendance réelle, la séparation des pouvoirs, et avec elle la Justice, n’est pas réalisée. Diligence car elle lui doit d’être fiable, précise et décemment rapide. Bref, concrète et effective, comme le consacrent les Constitutions modernes et la CEDH, dont participe le principe de célérité. Ces réquisits sont constamment essentiels – y compris en matière financière : les instituts financiers ont la puissance du fait de détenir et d’instrumenter l’argent, et c’est l’exécutif qui les régule et les surveille. Dans cette ligne, la qualité d’une place financière se mesure à sa sécurité juridique, à la réalité de pouvoir y déduire en justice les prétentions qui résultent de la loi ou du contrat. Que dire alors de la Cour d’Appel du Luxembourg qui met quatre ans et deux mois pour rendre un malheureux arrêt dont la ratio decidendi ne fait pas même vingt pages ? Et dans une affaire sur laquelle l’attention est braquée s’agissant des conséquences de Madoff ? Cette indigence, cette défaillance, personnelle des juges Linden, Weyrich et Stirn et collective de l’institution, et du ministère de tutelle, laisse sans voix d’indignation : elle est injustifiable. [...] Lire la suite

Abercombie Zlatz, avocat

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Ce n’est pas gentil de tirer sur une ambulance. Et puis, s’en prendre à des avocats ou à des magistrats, c’est et ça reste un peu tabou, un peu off-limits. Pour des bonnes et des mauvaises raisons. Il y a des dingues ou des farfelus, hélas, dans les deux professions, dans toutes les professions, et ce tabou ignore également la dissimilitude que c’est tout de même plus grave quand un magistrat dérape – de par la parcelle de puissance publique qu’il possède dont celle de mettre en prison. Il y a bien sûr des mécanismes de contrôle par les recours et les appels. Ils prennent du temps, de l’argent et de la souffrance pour ceux qui doivent les employer, et ne sont pas toujours efficaces de par la réserve qu’affichent parfois les juridictions supérieures envers le magistrat inférieur, a fortiori lorsqu’il dispose d’un pouvoir d’appréciation – c’est-à-dire assez souvent. Ainsi circule-t-il sur le net et par email, bref comme on dit maintenant en buzz, le considérant 5 assassin pour Frédéric Hainard avocat d’un arrêt du TF 2C_356/2014 : il met les frais du recours perdu à la charge du mandataire et donne l’inventaire à la Prévert des merveilles dudit recours. Le voici donc – pour une réflexion tout de même. [...] Lire la suite

Flash Trading et Dark Pools : (Enfin) à la caisse ?

Ce blog s’est exprimé dès 2010 sur le flash trading (voir ce post et ses liens) – ces transactions et allers-retours en milli-secondes qui permettent à certains opérateurs équipés en conséquence de profiter des opérations de marchés effectuées par les autres. Il s’est ému également de la poursuite de Sergey Aleynikov, informaticien poursuivi pour avoir prétendument volé les codes des voleurs – qu’il avait développés. Plusieurs années après que les autorités aient laissé faire, après tout les grands opérateurs de marchés savent ce qu’ils font et sont de respectables entreprises, elles ont fini par s’y intéresser. En fait sous la pression d’un livre, Flash Boys de Michael Lewis. Si Michael Lewis le disait, c’est qu’il y avait probablement quelque chose à aller y voir. Soit le FBI, le Procureur de New-York puis finalement la SEC, qui pouvait difficilement ne pas sortir elle aussi du bois si le FBI et le procureur enquêtaient dans ses plates-bandes. La distorsion de marché fut très mollement contestée par certains et ces enquêtes vont leur train. Mais, mauvais temps pour ces opérateurs et les bourses de valeurs concernées, des fonds de pensions américains ont emboîté le pas et attaquent maintenant au civil en visant le statut de class action. Donc une responsabilité en milliards – qui s’ajoutera peut-être, probablement même, à de nouvelles sanctions des autorités qui viendront augmenter encore le total de 100 milliards de pénalités atteint cet été. Décodage – c’est le cas de le dire. [...] Lire la suite

La justice est en Suisse peu abordable pour la classe moyenne

Le thème est récurrent : Maître, combien ça va me coûter ? La réalité abrupte est que la justice est accessible aux démunis par l’assistance juridique, aux nantis qui ont les moyens de leurs ambitions judiciaires, mais plus difficilement à la classe moyenne. Pour un particulier ou un ménage de la classe moyenne, et même supérieure, débourser ou provisionner 2-3-4 ou 5’000.- francs pas mois pour un litige constitue un gros débours voire n’est tout simplement pas possible. Or ces personnes ne sont pas éligibles à l’assistance juridique, et de nombreux procès, entre les droits de greffe, les frais d’avocat et les dépens, coûtent facilement de 20 à 150’000.- francs et plus pour des valeurs litigieuses qui ne sont pas astronomiques. Un litige avec son architecte ou un entrepreneur, relatif à une opposition de construire ou une servitude, à un accident, à une couverture d’assurance, à un défaut contractuel, à une succession, ou tout simplement un divorce, a très vite une valeur litigieuse en centaines de milliers de francs. Il engendre ainsi très vite des frais juridiques de plusieurs dizaines de milliers de francs. Et lorsqu’il en résulte une entrave concrète à l’exercice de droits, c’est problématique en termes de justice et d’Etat de droit. Une présentation récente de Me Boris Vittoz au Groupe Vaudois de l’ASA à fin de comparer l’arbitrage (et ses avantages) à la justice ordinaire a posé des chiffres très intéressants à cet égard également. [...] Lire la suite

SEC/Citigroup : Un mauvais accord vaut (définitivement) mieux qu’un bon procès – pour la Cour d’appel du IIème Circuit

Ce blog a évoqué en deux billets l’affaire SEC/Citigroup dans laquelle le juge fédéral Rakoff avait refusé fin 2011 d’entériner une transaction entre la banque et la SEC. Par celle-ci, Citigroup réglait pour $ 285 millions l’accusation d’avoir parié contre un produit vendu à ses clients, la banque effectuant un profit de 160 millions et ses clients en perdant 700. L’accord comportait donc d’abandonner le profit réalisé et une pénalité. Le juge Rakoff contestait qu’un accord par lequel la banque ne reconnaissait aucune faute ni aucun organe n’était poursuivi, alors qu’elle payait $ 285 millions, soit réellement dans l’intérêt public. C’était ainsi cette pratique de transiger sans aucune reconnaissance de rien que contestait in fine le juge. Eh bien la Cour d’appel du IIème Circuit n’a pas été de cet avis : le juge a abusé de son pouvoir discrétionnaire en mettant en cause les motifs de la position de la SEC, et les agences fédérales doivent avoir une large latitude dans la décision d’envoyer une affaire au procès ou de la transiger – dans l’intérêt général. Dommage. Explication et clé de lecture de l’arrêt sur une controverse qui a retenu une large attention dans les milieux financiers, et alternatifs qui soutenaient le juge. [...] Lire la suite

La persistance des incohérences suisses en matière d’argent des potentats : Le projet de Loi fédérale sur le blocage et la restitution des valeurs patrimoniales d’origine illicite de personnes politiquement exposées à l’étranger (LVP)

Quel nom ronflant et à rallonge – pour la énième loi censée régler le problème de l’argent des dictateurs et corrompus (étrangers bien sûr) en Suisse. Retour en arrière en quelques phrases : le droit pénal et de l’entraide pénale ne suffit pas toujours à saisir, confisquer et restituer des telles valeurs spoliées arrivées dans les coffres des banques suisses. Ces textes offrent en effet hélas des moyens de défense aux personnes visées et les Etats en question ne sont pas toujours en position de poursuivre leurs ex-dictateurs. Le droit constitutionnel d’exception n’est pas une solution pratique ni satisfaisante. Il faut donc faire mieux. Et des escadrons de juristes aparatchiks fédéraux d’y réfléchir avec tout le sérieux qui leur appartient. Vous avez aimé l’inapplicable précédente LRAI (Loi fédérale sur la restitution des valeurs patrimoniales d’origine illicite de personnes politiquement exposées) et ses incohérences juridiques et politiques ? Vous adorerez la nouvelle LVP – l’abréviation est plus courte mais pas son titre. L’al. 2 est un chef d’oeuvre de rédaction législative suisse aux oeillères de cheval : le blocage est admissible si le gouvernement ou certains membres ont perdu ou sont « en passe de perdre » le pouvoir, que le degré de corruption dans ce pays est notoirement élevé (says who?), et si l’on peut supposer (supposer !) que les valeurs patrimoniales ont été acquises par corruption, gestion déloyale (des intérêts publics) et « autres » (?) crimes. Ah ? Un enfant de dix ans se destinant à des études de doit lève la main et dit : Donc avant qu’ils perdent le pouvoir, on peut avoir leur argent ? Oui mon petit… Ca a l’air bête mais tu as tout à fait raison. [...] Lire la suite

Délai raisonnable : Du principe de droits fondamentaux à la réalité de la CourEDH

La lenteur de la justice, bis repetita, est le premier critère d’insatisfaction de ses « clients », lisez des justiciables. Il n’y a pas d’industrie privée et peu de services de l’Etat qui font une telle unanimité de mécontents – ce blog a déjà évoqué (cf., cf. et cf.) les raisons et les facteurs compressibles et incompressibles de ce problème. Au plan du droit un remède, dans toutes les matières mais avec acuité au pénal : l’obligation rendre la justice dans un délai raisonnable. C’est un droit fondamental, tout le monde en convient. Quant à le mettre réellement en oeuvre, c’est bien sûr une autre histoire. Il est possible de s’en plaindre en tant que grief de droit constitutionnel suisse. Mais la sanction apportée à un constat de sa violation est une maigre pitance pour le justiciable excédé, et souvent sans impact sur ce qu’il attend, ou attendait, en termes de concrétisation d’un droit. L’outrage du temps n’est pas facilement réparable dans le monde des mortels – et le temps étant la seule valeur fondamentale. Les tribunaux supérieurs, Tribunal fédéral compris, sanctionnent très rarement les tribunaux inférieurs. Même en Suisse, ce qui est difficilement compréhensible, la violation du délai raisonnable est finalement un droit fondamental davantage théorique ou réservé aux cas crasses qu’une norme de comportement que les autorités judiciaires respectent. Et encore chacun du justiciable et de la justice a-t-il une idée assez différente de ce qui est ou n’est pas un délai raisonnable… Qu’est-ce donc qu’un délai raisonnable ? Une étude de Marc Henzelin et Héloise Rordorf dans le New Journal of European Criminal Law (Vol. 5 /2014 / 01 p. 78) examine la question en matière pénale dans la jurisprudence de la CourEDH.

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L’avocat virtuel ou Etude virtuelle : Bon état des lieux dans un article dans la RDS

L’avocat virtuel, tout le monde en rêve – et encore plus en cette fin d’été qui n’est jamais arrivé : nous aimerions tous rester encore un peu en vacances ou partir quelque part le trouver enfin avant le retour au turbin, et donc rester virtuels encore quelques jours. Encore faut-il distinguer l’avocat virtuel, celui qui n’existerait pas en chair et en os mais dispenserait sous un nom de fiction des services juridiques en tant qu’interface de personnes physiques, l’avocat synthétique qui serait une machine, et la dématérialisation de l’Etude d’un véritable avocat. Ce blog a évoqué ces hypothèses (cf. ici, ici et ici) pour anticiper, ou fantasmer, les pratiques de demain. La question se pose assurément puisqu’un avocat québecois a intitulé de la sorte un portail de sources juridiques, et un autre au Québec toujours son site de conseils en ligne. Bien vu d’avoir bloqué cette URL. Il y a bien sur le second des photos d’humains pour rassurer, des figures très marketing/pub beau look bien coiffé dents blanches, mais c’est « un avocat », qui n’est pas nommé sur le site, qui « vous contactera ». Une étude sérieuse vient de paraître en Suisse sur ce sujet dans la Revue de Droit Suisse RDS-ZSR qui recèle d’excellents articles souvent hélas ignorés – c’est une de ces revues sérieuses qui passe malheureusement souvent directement du courrier aux rayons de la bibliothèque. Jérôme Gurtner vient d’y publier « Les études d’avocats virtuelles aux États-Unis et en Suisse. Réalité ou fiction? » (RDS 133 I cahier 3). [...] Lire la suite

Au titre des excellentes conditions-cadres pour les métiers de la finance en Suisse : L’impunité totale pour la mauvaise gestion

Les banquiers et gérants d’actifs se plaisaient à louer les conditions-cadres de la Suisse d’après-guerre : stabilité politique et monétaire, Etat de droit, secret bancaire, fiabilité et professionnalisme. Puis la façade s’est lézardée sur plusieurs axes. Le secret bancaire a plié face aux volontés en matière de taxation de l’épargne. L’Union Européenne n’accorde pas le libre accès au marché unique. Et au plan interne le fichu et archaïque droit de timbre a été un efficace déterrent à une florissante industrie des fonds. Avec un environnement de taux bas durable, la diminution de la clientèle non-déclarée ou encore le flingage des rétrocessions par le TF, la pression sur les recettes et sur la rentabilité s’est faite certaine – et la place de pleurer sur les méchancetés des initiatives internationales sur la fiscalité, sur la nullité de Mme Widmer-Schlumpf à les protéger, et sur l’iniquité de l’absence d’accès au marché unique. Mon bon monsieur, les conditions-cadres de la finance en Suisse sont bien amochées et il faut y prendre garde. Il en est pourtant une, de condition-cadre, dont il n’est jamais discouru et qui est pourtant significative : sauf vol pur et simple de l’argent des clients, sa gestion fautive n’y est tout simplement jamais sanctionnée. Exercer en Suisse, c’est la garantie de pouvoir vendre de la viande de cheval à son client sans le moindre risque. Explication sommaire. [...] Lire la suite